Prendre soin des autres, jusqu’à quel point ?

10 Juin 2020

On est parent, on veut le meilleur pour ses enfants. On travaille dans une association, on veut le meilleur pour les personnes qui bénéficient de ses actions. On est épouse-époux, on souhaite être le/la meilleure partenaire de vie pour notre conjoint-e. On a un parent malade, on souhaite être présent-e pour l’épauler. On est employé-e, notre collègue ne peut pas assumer une tâche, on lui propose de la faire, puis d’en faire une autre…

Jusqu’où va-t-on pour prendre soin des autres ? Y a-t-il une limite à se fixer ?

Quand je suis devenue directrice de l’unité de gestion d’une association de lutte contre le VIH, j’ai rapidement compris que je n’étais pas Wonderwoman et qu’il y avait une floppée de monde dans mon équipe à mobiliser pour que nous travaillons toutes ensemble. Ca a été un peu violent pour certaines à qui je me suis retrouvée à dire “tu sais, ça, je ne peux pas m’en occuper DU TOUT maintenant. Tu penses que tu ne peux pas le faire, mais je sais que tu le peux. Viens me voir quand ça bloque.” Ca a super bien marché, j’ai pu faire ce que j’avais d’urgent et d’important à faire, et elle a pu faire ce qui l’était, dans son domaine. Si j’avais pris toute cette responsabilité sur mon dos, ça n’aurait pas fonctionné. Pa ti pou kapav (je n’aurais pas pu).

J’avais besoin d’elle à ce moment là, qu’elle soit là et qu’elle se fasse confiance comme j’avais confiance en elle. Il y a eu d’autres moments où je n’étais pas du tout capable de voir que je pouvais déléguer. Que je pouvais faire autrement. Qu’il y avait du monde autour de moi pour m’aider. Il y a eu plein de fois où je me suis laissée emporter par mes émotions, complètement drainée, asphyxiée par le poids du monde sur mes épaules. Si si. Je sais que ce n’était pas exactement le poids du monde lui-même, mais ça pesait quand même des tonnes.

Pourtant, tout ça, c’était dans ma tête. J’étais loin d’être seule. La situation était pénible, mais bien loin d’être dramatique et surtout je n’étais pas directement impactée, contrairement aux personnes concernées par les services.

Qu’aurais-je pu faire différemment ?

  • J’aurais pu prendre le temps de prendre du recul sur la situation
  • J’aurais pu demander aux gens qui me pompaient mon énergie de rester à distance
  • J’aurais pu aller chez un psy
  • J’aurais pu faire encore plus de yoga
  • J’aurais pu demander à travailler un jour par semaine de la maison
  • J’aurais pu…

Mais surtout, ce qu’il me manquait, c’était un cadre : quelles sont mes limites ? A moi en tant que personne ? Quelles sont les limites de mon action dans le cadre de ce poste ? Ai-je une obligation de résultat ou une obligation de moyens ? Quelles limites je pose aux autres ? Et surtout, quelles limites je mets à ma responsabilité à moi en tant que responsable de ce département ?

Est-ce que ça apporte quelque chose que je me réveille à 3h du matin en y pensant ? Que ma dernière pensée le soir soit pour l’association, de même que la première le matin ?

On retombe ici sur le principe d’ahimsa, la non-violence : si en prenant soin des autres, je me fais mal à moi-même, au final, il y a fort à parier que je vais finir par faire mal aux autres. Parce que je vais y laisser des plumes. Et que quand on y laisse des plumes, on finit par avoir un réflexe de protection. On se renferme, on s’oppose, on s’érige, on s’emporte. Alors peut-être qu’on fait du bien d’un côté, mais on fait du mal de l’autre, et à terme, cela est-il vraiment productif ? Ne vaudrait-il pas mieux passer un peu de temps à travailler sur les limites de nos missions, dans chacun de nos rôles, pour ensuite pouvoir arbitrer sainement sur des situations ? On peut aussi passer un peu de temps pour explorer ce que ce désir d’aider à tout prix veut dire chez nous.

Alors bien sûr, si on est parent, activiste, conjoint-e, humain-e, on va se laisser emporter à un moment ou à un autre par tout le brouhaha dans nos têtes, par les élans des autres et les nôtres, par tout ce qu’on estime qu’il y a à faire. C’est certain. Ca va arriver une fois, deux fois, mille fois. Et c’est parfait comme ça, c’est notre humanité qui s’exprime.

Il me parait cependant important de mettre en place des mécanismes pour nous empêcher de basculer du “côté obscur de la force”, là où on va se déconnecter de nous-mêmes et de nos besoins. Définir un cadre, dans nos différents rôles, en discuter avec les principaux concernés, nous permet d’agir dans les meilleurs intérêts des personnes que l’on veut aider et soutenir, sans pour autant nous négliger.

Ce que je fais maintenant de façon beaucoup plus constante et vigilante, c’est que je me reconnecte régulièrement aux limites que je me suis fixées pour continuer à être la meilleure version de moi-même dans mes différents rôles. Je me reconnecte à ce cadre-là, et je le réajuste au fur et à mesure.

Prendre soin de soi, c’est prendre soin de l’autre. Et vous, que faites-vous pour prendre soin de vous ?

 

 

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